Entrez dans le rêve – Histoire

« Ramenez le drap sur vos yeux,
Entrez dans le rêve,
Reprendre la vie des autres où on l’a laissée,
Quand le jour s’achève. »


Il faisait nuit.
Une nuit noire, où seule la pleine lune et les étoiles rutilantes dans l’immensité du ciel éclairaient la scène sous nos yeux.
Nous étions sur une plate-forme de béton. Derrière nous se dressait une imposante maison, comme un manoir dans les ombres menaçantes. En face de nous, un lac géant qui nous entourait de toutes parts. Nous pouvions cependant apercevoir la rive de l’autre côté, camouflée dans la pénombre de minuit.
Nous ?
J’étais avec ma jeune sœur, Helya, des amis et mon petit-ami.
Moi, je m’appelle Alisone.
Comme souvent, je porte une robe aussi noire que la nuit, avec des grosses chaussures aux pieds et mes longs cheveux châtains coiffés en une tresse qui bougeait à chacun de mes pas dans mon dos.
Une hystérie collective s’était emparée de notre groupe. Et ce, pour une très bonne raison :
La maison, derrière nous, n’était pas vide.
La maison abritait un dangereux personnage.
Un tueur.
Que dis-je ?
Un psychopathe, un Tueur en Série.

Entre la plate-forme et la rive, il y avait ce lac aux eaux profondes et obscures, avec des courants violents qui formaient des vagues terribles. Je savais que ma sœur avait la phobie des eaux noires, sans fond, aux vagues enragées. De plus, il n’y avait aucune barque amarrée à notre plate-forme pour nous échapper.
Pour rajouter un danger de plus dans cette situation critique, le psychopathe de la maison se décida de sortir pour nous attraper.
Et nous tuer.
Au moment même où il ouvrit la porte d’entrée, je me suis jetée dessus pour empêcher la poignée de tourner. Il me fallut toutes mes forces pour garder la porte close, en la tirant violemment vers moi, tandis que l’homme poussait en cognant dedans avec véhémence.
Ma sœur et le groupe tout entier se mirent à paniquer, en hurlant à plein poumon dans la nuit.
Nous devions trouver une solution.
Et vite.

« Voir les couleurs voir les formes,
Enfin marcher pendant que les autres dorment,
Voir les couleurs voir les formes. »

La magie.
Ma magie.
Une solution évidente.
Je tenais fermement la porte de ma main gauche, et de la droite, je jetai mon sort sur cette dernière :
Atot-oilg a chomlae.
Un clic retentit.
La serrure se verrouilla et j’en profitai pour me tourner vers ma sœur et nos amis. En levant mes mains vers eux, je me suis mise à hurler :
Awendaþ eft wansæliga neat !
Lentement, ils commencèrent à quitter le sol, s’envoler de quelques centimètres au-dessus de la plate-forme. Je devais désormais les diriger vers la rive d’en face.
Lorsque j’ai entendu, dans mon dos, le psychopathe qui attaquait la porte à coups de hache.

« Les villes sont des villes bordées de nuit,
Et peuplées d’animaux qui marchent sans bruit,
Toujours dans votre dos la peur qui vous suit,
Toujours dans votre dos. »

La serrure se brisa et l’homme commença à ouvrir la porte, dont j’attrapai la poignée pour la tirer vers moi et, ainsi, la maintenir fermée.
Une main utilisait ma magie sur le groupe et l’autre gardait le battant clos.
Ces efforts me demandèrent de puiser dans mes retranchements.
Ma sœur hurla dans les ombres.
Le groupe entama sa descente vers les eaux noires.
Ma magie faiblissait.
Ablinn ðu forlæte ðu nu !
Le groupe gagna quelques centimètres de plus au-dessus des vagues agitées. Je devais encore les diriger vers la rive, tout en les maintenant en l’air et en tenant la poignée.
Le Tueur continuait de pousser la porte vers moi pour sortir.
Parfois, il arrivait à passer une main à travers celle-ci pour m’attraper et me tirer vers lui.
Il était très difficile de me concentrer sur ma magie et le réel.
Je devais donc rapidement envoyer le groupe sur les berges d’en face.
Awendaþ eft wansæliga neat !
Mes dernières ressources magiques furent utilisées dans ce sort. Ma sœur et nos amis tombèrent enfin en sécurité de l’autre côté des vagues ébène.
Au moment où j’appréciai ma victoire, je me rendis compte d’une chose affreuse :
Le groupe de survivants était composé de ma sœur et de nos amis.
Néanmoins, je n’avais pas vu mon compagnon parmi ce groupe.
Cela signifiait une seule chose.
Une seule chose atroce.
Mon copain, Jughead, se trouvait encore à l’intérieur du manoir.

« Ramenez le drap sur vos yeux,
Entrez dans le rêve,
Allumez l’écran merveilleux,
Quand le jour s’achève. »

Encore à bout de souffle, j’ouvris la porte d’un seul coup, en grand. Le Tueur fut surpris et je profitai de cet instant pour tendre ma main vers lui, en hurlant :
Forþ fleoge !

La force du sort m’affaiblit une nouvelle fois. Mais l’homme fut jeté dans les entrailles de la maison, et je commençai moi-même à passer le pas pour m’y diriger à mon tour.
Le couloir était sombre, décrépi, la tapisserie se décollant et tombant le long des murs sales. Le sol recouvert de plusieurs objets posés çà-et-là sans utilité aucune.
Au détour du corridor, je pénétrai dans la première pièce sur ma gauche. Un immense salon tout aussi encombré que le reste du manoir. Une ampoule pâle au plafond éclairait faiblement la pièce d’un jaune sordide. Au fond de cette dernière, se trouvait le Tueur, encore un peu sonné par mon sortilège.
Je m’apprêtai à quitter ce salon immonde, lorsque quelque chose attira mon attention.
Au sommet d’une pile de vêtements, et de divers vieux artefacts, se trouvait un simple bonnet.
Un bonnet gris, en laine, usé par endroit.
Un bonnet que je reconnus facilement, puisque d’ordinaire, il ne quittait jamais la tête de Jughead.
Mon ventre se noua et un horrible pressentiment s’empara de mon âme.

« Retrouver l’amour blessé,
Au fond du tiroir où on l’avait laissé,
Retrouver l’amour blessé. »

Le psychopathe profita de mon temps d’hésitation pour se jeter sur moi, avec un énorme couteau de boucher en main. J’ai réussi à parer le coup de justesse.
Je tombai sur le dos, sur cette moquette tout aussi répugnante que le reste du bâtiment.
Le Tueur était plus grand et plus musclé que moi, il essayait vainement de me poignarder. Je luttai de toutes mes faibles forces, gardant les bras tendus et les jambes tambourinant le sol.
Même à bout de souffle, je me suis mise à hurler :
– Où est Jughead ?!
L’homme sourit étrangement. Avec un air machiavélique qui lui déformait le visage.
Énervée, je lui assénai un violent coup de tête, qui me fit tout aussi mal qu’à lui. D’un coup de pied bien placé, je le fis basculer sur le côté pour reprendre ma respiration.
Dans la lutte, son téléphone portable tomba de sa poche.
Mais ce n’est pas cela qui attira mon attention.
Je me levai d’un bond pour commencer à frénétiquement fouiller la salle. Je retournai toutes les piles de vêtements, d’objets. Je tirai les meubles anciens, jetai les bric-à-brac de bibelots inutiles et encombrants. Je cherchai mon copain en hurlant son prénom dans la maison sinistre :
– JUGHEAD ?!
La panique me gagna lorsque, derrière moi, le Tueur se leva à son tour pour se jeter derechef sur moi avec violence. Il attrapa mes jambes, pour me faire glisser sur le sol abject, et me ramener vers lui. Au milieu de la pagaille, j’ai repéré son téléphone portable. Un vieux mobile, non-tactile, et sans code de verrouillage.
J’ai tendu mes bras de toutes mes forces pour attraper l’objet du bout de mes doigts.
Lorsque le psychopathe me tira vers lui, j’avais déjà le portable en main, composant un numéro de téléphone.
Un numéro assez évident :
911

« Découper le Monde à coups de rasoir,
Pour voir au cœur du fruit le noyau noir,
La vie n’est pas la vie ni ce qu’on nous fait croire,
La vie n’est pas la vie. »

Pourtant, ce n’est pas cela que j’avouai face à l’homme. J’apportai le mobile à mon oreille pour faire semblant d’être au téléphone avec… Jughead.
– Où es-tu ? … OK, Jughead, je viens te chercher !
J’ai laissé le téléphone ouvert pour que le 911 puisse m’entendre.
Pour l’instant, le Tueur me reluqua méchamment, sa lame étincelante entre lui et moi, cherchant mon sang. En essayant de garder mon calme, je dis à l’homme :
– Je sais où se trouve Jughead…
Je me forçai à sourire.
Lui, il maintient facilement son rictus informe, en crachant presque :
– Impossible.
Bien sûr que c’était impossible !
Néanmoins, j’essayai ardemment de bluffer pour sauver mon compagnon. Je ne savais pas où il se trouvait, mais j’espérai vraiment que le Tueur me l’avoue sans le vouloir. Je voulais le piéger. Étrangement, cela fonctionna.
Le psychopathe se pencha vers moi, ses dents jaunes en avant et son arme en main, murmurant :
– Impossible… Jughead ne peut pas parler… À l’heure qu’il est, il doit manquer d’air dans mon armoire fermée à clef.
Crétin.
Je souris derechef en donna un énorme coup de pied dans son visage nauséabond.
Je me suis mise à hurler vers lui :
Ic bebeode þisne sweord þæt hé forcierfe þá bende þæra dracan un clýse !
L’homme cria à son tour de toutes ses forces, jeté contre le mur encombré.
Enfin, je pris la poudre d’escampette pour quitter ce salon et grimper les escaliers en bois, croulant sous le poids du bordel sur toutes les marches.

« Les villes sont des villes bordées de nuit,
Et peuplées d’animaux qui marchent sans bruit,
Toujours dans votre dos la peur qui vous suit,
Toujours dans votre dos. »


Je continuai de courir, courir, courir, jusqu’à arriver au premier étage, cherchant rapidement une chambre. La plupart des portes étaient verrouillées, et j’utilisai le même sort pour les ouvrir par magie :
Tospringe !
Dans la quatrième salle, j’ai enfin trouvé une armoire immense, magnifique, aux sculptures splendides qui me donnait envie d’ouvrir le battant pour me rendre dans le Monde de Narnia.
Le souffle à moitié coupé, je puisai dans mes forces restantes pour murmurer vers la poignée :
Forþ fleoge !
Un clic retentit.
Et Jughead tomba dans mes bras.

Lui aussi était à bout de souffle, mais pas pour la même raison que moi. Enfermé dans le placard depuis Dieu seul sait combien de temps, il n’avait plus beaucoup d’air pour respirer.
Nous avions tous les deux les larmes au bord des yeux, de panique et de joie.
Il esquissa un sourire avant de m’embrasser.
.
.
.
Puis, je me suis réveillée…


« Ramenez le drap sur vos yeux,
Entrez dans le rêve,
Reprendre la vie des autres où on l’a laissée,
Quand le jour s’achève. »

14.08.2022
Chanson : ‘Entrez dans le rêve’ de Gérard Manset et reprit par Nicola Sirkis.
Copyright © 2022 by Alisone DAVIES – All rights reserved.

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